Le Kepler Track, l’esprit d’équipe au-dessus des nuages

Kepler Track

Cette fois-ci, mon voyage en Nouvelle-Zélande touchait à sa fin puisque je chaussais mes fidèles « hiking boots » pour la dernière fois ici… Je ne le savais pas encore car j’étais sensée enchaîner avec le Routeburn Track, qu’il m’a fallu annuler en raison d’une météo trop peu encourageante mais que j’espère bien faire lors de mon prochain voyage dans ce beau pays.

Je partais donc pour une autre des Great Walks, ces neufs randonnées célèbres du pays, aménagées dans des endroits exceptionnels afin d’en donner l’accès à tous les marcheurs prêts à dormir sous tente ou en hut, à porter leur sac pour quelques jours et à partager l’aventure avec d’autres  aventuriers. Il y a des dizaines d’autres randonnées toutes aussi belles, d’un jour à une semaine, voire à plusieurs mois (le Te Araroa Trail en Nouvelle-Zélande traverse le pays du Nord au Sud en 3000 km, environ six mois de marche, un rêve à envisager dans le futur…). L’avantage des Great Walks, selon moi, c’est l’assurance de marcher en terrain balisé et entretenu, et de rencontrer d’autres personnes sur le chemin, de tous les âges et tous les horizons. Car la Nouvelle-Zélande étant un pays d’aventuriers, le niveau des marches est parfois bien au-dessus de ce que l’on envisage, et la technicité et la dangerosité sont des facteurs à considérer… Même sur les Great Walks, il faut savoir être prudent, notamment en prenant en compte les conditions météorologiques… Mais passé ce petit paragraphe un peu rabat joie, partons donc sur le Kepler Track, que j’avais du repousser de quelques jours en raison d’un vent annoncé à 100km au sommet et des chutes de neige. J’espérais donc que tout serait au mieux…

Kepler Track vu des crêtes

Jour 1 : l’ascension jusqu’à Luxmore Hut

Les arbres du FjordlandQuelques jours plus tôt sur le Milford Track, j’avais réalisé que la veste de pluie qui m’avait accompagnée toute l’année avait largement perdu de ses capacités à me garder au sec. N’ayant pas eu le temps d’en acheter une neuve de qualité, j’avais juste emporté un poncho à mettre au-dessus… Je ne vous raconte pas le style… Je suis partie sous un ciel menaçant mais sans pluie, guidée par le premier des dix arcs en ciel que j’allais voir dans les prochains jours, et en forêt. Pas besoin du poncho pour l’instant. La mise en jambe d’une heure en terrain plat passé, il a fallu monter environ 900 mètres de dénivelé dans la forêt. Le chemin était boueux et la pluie arrivait, mais j’avais de l’énergie à revendre, et (oh bonheur) je doublais les autres marcheurs les uns après les autres (cela ne m’arrive que sur les Great Walks, sur les autres randonnée, je suis celle qui se fait doubler en général, alors ça fait plaisir, même si dans le fond, on s’en fout un peu…). J’ai rencontré Rocio et Jose, un couple espagnol adorable et marrant, pas loin de l’arrivée.

Et puis nous sommes sortis de la forêt, arrivant au niveau des crêtes, afin d’entrevoir nos premières vues sur la vallée de Te Anau… Et là, extraordinaire… Après environ dix secondes et deux mètres de marche, une pluie diluvienne s’est abattue sur nous, et avec le renfort du nouveau poncho, moi petit bibendum bleu, j’ai simplement marché à toute vitesse dans l’épais nuage ne me laissant apercevoir aucun horizon autre qu’une grisaille impénétrable, profitant à chaque seconde de l’intense plaisir de ces grosses gouttes d’eau s’explosant contre le plastique soyeux et délicat de mon poncho fabuleux… Je suis arrivée à la hut en riant, collée à mes habits trempés, mes pieds résistant à sortir de mes chaussures…

Forêt sur le KeplerAprès quelques efforts supplémentaires et partageant ce moment délicieux avec les randonneurs suivants, j’ai choisi mon matelas dans le dortoir et pris le temps de me sécher, mettre des habits secs et chauds (indispensable dans ces conditions, en plus du couvre-sac imperméable, le « drypack » à l’intérieur, qui maintien vos habits et sac de couchage secs, seule garantie de se réchauffer le soir), et laisser tout le reste sécher sur l’étendoir au-dessus du poêle. Et puis j’ai rencontré Mark, un coureur chevronné venu de Californie avec sa femme, et nous avons vite formé une joyeuse petite équipe pour le reste de la soirée. Ce soir-là, le ranger a été assez clair. Les conditions s’annonçaient mauvaises pour le lendemain, meilleures que dans les jours précédents, mais toutefois mauvaises. Si jamais nous avions des difficultés, il faudrait rebrousser chemin et repartir par là où nous étions venus plutôt que d’avancer sur les crêtes. Tout ce qu’il fallait pour m’enthousiasmer, évidemment. Mais la Nouvelle Zélande et ses milles imprévus n’ont jamais fini de vous surprendre, alors je décidais d’aller me coucher tôt et de rester optimiste. J’avais demandé à Rocio et Jose s’ils étaient d’accord pour marcher avec moi le lendemain, et ils en étaient ravis.

Jour 2 : la mort du poncho

Une tension flottait dans la hut le lendemain matin… Puis le ranger nous a donné le feu vert, et nous sommes partis petit à petit. Il y avait aussi Laura, cette adolescente kiwi de 15 ans absolument incroyable, adorable avec ses parents et ses cousins, très marrante, avec une personnalité de feu. Ce matin-là, elle est partie… en short. Oui, en short. Nous avons d’abord profité d’une vue sublime sur le Lac Te Anau et de plusieurs arcs en ciel autour de nous… Le vent était puissant et glacial, et j’ai perdu un gant… Mais la beauté du paysage qui nous projetait droit dans le Seigneur des Anneaux était plus que satisfaisante. Pendant au moins, disons, vingt minutes…

Soleil du matin à Luxmore Hut

Mais c’était trop beau pour être vrai et dame nature a repris ses droits sur les sommets du Fjordland. Tout d’un coup nous avons retrouvé le nuage épais de la veille, nous avons perdu la moindre vue au-delà d’un à deux mètres autour de nous, et la pluie de la veille était à présent mêlée à de la grêle giflant douloureusement le visage. Mais le pire était ce vent, absolument déstabilisant, forçant à ralentir sous peine de perdre l’équilibre, à se baisser en marchant au bord des crêtes, ou autrement dit au bord du gouffre dont le brouillard ne nous laissait entrevoir la profondeur… Je ne voyais presque rien, mon poncho était l’idée la plus stupide qu’il soit puisqu’il s’envolait dans tous les sens et que je devais le tenir fermement avec mes mains, celle dont j’avais perdu le gant devenant bleue petit à petit… Non, je n’étais pas très bien. Jose, adorable, s’est mis derrière moi et m’a conseillé de marcher plus ou moins comme un canard, afin d’ajouter une touche de féminité à mon allure légendaire de ce jour, et probablement aussi un peu de stabilité… J’avais l’impression que mon sac avait quadruplé de volume… Au premier petit refuge, nous ne nous sommes pas attardés. Laura était toujours en short et absolument hilare, je n’en revenais pas.

Lors de l'éclaircieNous sommes repartis. Cela faisait déjà deux heures que nous marchions dans ces conditions quand, soudainement, les nuages se sont mis à danser et à dévoiler des morceaux de vue, puis absolument tout le paysage grandiose qui nous avait été caché tout ce temps. Oh joie ! Ok, on s’est mis à rire comme des idiots, à s’exclamer en espagnol « Magnifico ! » et on a eu le courage de sortir l’appareil photo rapidement. Et puis nous avons atteint l’un des endroits clés du sentier, absolument en haut de la crête, avec la falaise des deux côtés, et des montagnes tout autour… Le vent était toujours puissant et extrêmement froid mais la pluie avait cessé, et quelques rayons de soleil venait nous apporter le réconfort dont nous avions besoin. Rocio et Jose étaient aussi éblouis que moi. Une heure plus tôt m’avait effleuré l’esprit l’idée de rebrousser chemin. Mais à présent j’étais si heureuse d’être là. C’était grandiose, partout, à perte de vue, des sommets, des cascades, des arcs en ciels, et des keas, ces perroquets de montagne aux couleurs magnifiques et au caractère bien trempé. Voilà, on savait pourquoi on était partis sur le Kepler Track.

Kea en vol sur le Kepler Track

Les crêtes sur le KeplerPassé le second refuge, notre parcours sur les crêtes a continué un bon moment. Le froid et les émotions fortes de la matinée m’avaient fatiguée, mais les paysages me redonnaient des forces. Et puis, au détour d’un virage et alors que nous avions entamé la descente, j’ai vu… la cime des arbres. Je crois que je n’avais jamais été si contente de retrouver la forêt au détriment des vues. Enfin, nous allions être coupés de ce vent terrible. Et pour ne pas gâcher notre plaisir, cette forêt était absolument magique… Vraiment, la surprise était de taille. Plante rouge en forêtDu lichen blanc recouvrait les arbres de haut en bas, et des petites baies rouges parsemait de couleurs ce paysage enchanteur. Rocio ne s’arrêtait plus de photographier les plantes et de s’extasier. La sérénité du sous bois nous a vite redonné le coeur léger et l’esprit blagueur et nous avons passé un excellent moment dans la longue descente jusqu’à la seconde hut, Iris Burn. J’avais fourré mon poncho déchiré de toutes parts dans mon sac, et je me sentais respirer. Il a même fini par faire chaud 800 mètres d’altitude plus bas. Que d’émotions en cette journée. Nous avons retrouvé le reste de l’équipe à la hut et enchaîné soupe sur thé sur thé sur soupe… et chocolat. Un couple qui marchait derrière nous avait ramassé mon gant manquant et me l’a donc redonné, comme un signe que tout est bien qui finit bien.

La forêt du Kepler Track

Jour 3 : satisfaction personnelle et liberté

J’ai dormi à poings fermés et me suis réveillée aux aurores, prête pour cette dernière journée sur le Kepler Track. Il me restait 30 km à faire, ayant décidé de ne m’arrêter à la dernière hut que pour une pause déjeuner. Il ne fallait donc pas trop traîner. De plus, après la journée aussi belle qu’éprouvante de la veille et notre allure peu rapide, j’avais besoin de me défouler et de retrouver un rythme sportif. Dans la vallée, il faisait un temps radieux et même relativement chaud. J’ai commencé à marcher à 7h30, seule, Rocio et Jose ayant décidé de s’arrêter à Rainbow Beach, une sortie possible à 10km de la fin, d’où une navette peut vous ramener au départ. Hors de question pour ma part, je voulais boucler la boucle des 60 km.

Forêt et fougères

Les difficultés n’avaient plus rien à voir avec la veille, puisque le chemin était presque toujours plat et en forêt et que le soleil filtrait à travers les arbres. J’étais perdue dans mes pensées parfois, subjuguée par la forêt et les oiseaux d’autres fois… Je me sentais bien, libre, indépendante, grandie par toutes ces randonnées en ces terres magiques de Nouvelle-Zélande. J’avais changée, je m’aimais plus qu’avant, et j’aimais ce qui m’entourait infiniment plus. J’avais appris à apprécier les instants, les petits instants comme les grands moments, les rivières qui coulent paisiblement dans la vallée comme les vues splendides des sommets. Je savais porter tout le nécessaire vital pour quelques jours sur mon propre dos, je savais rejoindre les endroits qui me faisaient rêver à la force de mes jambes, je savais me perdre dans les rayons du soleil, accepter l’eau froide des rivières à traverser, chanter intérieurement avec les oiseaux, sourire. J’avais à la fois plus de paix et d’énergie que je n’en avais jamais eu. Et pourtant en vérité je n’avais pas changé. En vérité, j’étais simplement moi-même plus que jamais, attentive plus que jamais, et heureuse. Et je savais, avec délice, que ce n’était que le début.

Les robins

Quoi qu’il en soit, j’ai bouclé ces 30km en 6h30 de marche, et étais juste étonnée de ne pas trouver une foule prête à m’applaudir à l’arrivée. Puis, après le douche sacrée de fin de randonnée, j’ai passé la soirée au restaurant avec mes camarades de ces derniers jours, avant de rejoindre ma tente bien aimée pour une nuit ressourçante.

Les photos de ces trois jours exceptionnels sont à retrouver dans l’album en suivant ce lien…

Kea

Mots clés qui ont permis de trouver cet article

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Ile du Sud

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